Boerenforum, de Groentelaar et 3 autres fermes de la ceinture agroalimentaire bruxelloise
On dirait que tout le monde parle de souveraineté alimentaire ces temps-ci. Mais cela reste encore très vague. Pendant ce temps, les crises se multiplient et les agriculteurs continuent de voir leur mode de vie et leurs droits bafoués.
On parle aussi souvent de lutte sociale, mais en Occident, rares sont ceux qui imaginent comment une société autonome pourrait se développer. Pourtant, des exemples existent : loin des épicentres du pouvoir occidental, des sociétés nourrissent leurs habitants et façonnent l’ordre social tout entier. Sous l’hégémonie du système capitaliste, toutes ces communautés sont contraintes de lutter pour survivre.
Que se passerait-il si nous concrétisions nos rêves et lions notre désir d’autonomie à la réalité de quelques exploitations agricoles situées dans la zone de production alimentaire de notre petite ville ? Et si nous commencions à nous prendre au sérieux, et si nous mettions en place un système de sécurité alimentaire sociale ici et maintenant?
Pour les agriculteurs présents, c’est une nécessité absolue. La pression économique sur leurs exploitations reste très forte, mais en même temps, ils connaissent parfaitement leurs capacités. Ce qui leur manque encore, c’est une communauté qui les soutienne. Non pas par des mots, mais par des gestes concrets, comme partager un repas et un système alimentaire bien conçu.
Et oui, cela implique une réflexion économique, des calculs et des investissements. Mais aussi le partage, le plaisir de vivre dans des fermes autonomes et une vision ambitieuse de la solidarité.
Et après les discussions… le dîner !
Il était une fois : une ville
Les villes d’Europe occidentale se caractérisent par des mouvements sociaux très actifs et fascinants. Bruxelles ne fait pas exception ; bien au contraire ! Bruxelles en est un parfait exemple. On y observe d’intenses débats autour de la culture, de l’inclusion, de l’émancipation et des luttes sociales. Toutes sortes d’événements sont organisés, des débats aux manifestations, en passant par les actions et les rassemblements. Et pourtant, il manque quelque chose. Un vide s’installe dans lequel tout cela se déroule. La lutte historique des mouvements ouvriers pour la maîtrise des moyens de production n’est plus palpable. Il est même devenu très difficile de l’imaginer. L’ensemble des chaînes de production de nos biens de consommation, de nos meubles, de nos voitures et de nos vêtements a été démantelé. Nos usines locales – lorsqu’elles existent encore – ne sont plus que des centres d’assemblage, et non plus de véritables ateliers où tout est encore fabriqué. Reprendre le contrôle d’une unité de production serait une opération gigantesque, impossible à mener à bien avec un syndicat militant et ancré localement.
Néanmoins, il existe encore des domaines où l’autogestion peut être l’objet de la lutte. Le secteur des soins, léducation et l’alimentation en sont trois exemples. Ce n’est pas un hasard si ces trois secteurs sont rendus invisibles dans une société patriarcale…
La lutte acharnée pour les soins et tout le travail lié à la préparation des aliments demeure souvent un champ de bataille invisible. Les chefs cuisiniers sont souvent des hommes, mais nos repas quotidiens sont préparés par des femmes, par une main-d’œuvre bon marché dans des ateliers, ou par du personnel de cuisine sous-payé… Et elles travaillent loin des caméras, des paillettes et du glamour.
Il était une fois : la campagne
Un pas plus loin dans la chaîne, au niveau de la production alimentaire… Là aussi, la situation est très précaire. Souvent, les agriculteurs qui nous nourissent sont soutenus au mieux par leur famille ou des ouvriers sous-payés… Une fois les légumes, le lait, la viande ou les céréales produits, ils deviennent les jouets du marché et des acteurs de la filière. Et tous les risques, tous les investissements, mais aussi toute la responsabilité des mauvaises récoltes, de l’incapacité à faire face à des conditions de travail difficiles et de l’utilisation de pesticides incombent que sur les paysan.ne.s. Quand les choses vont mal – dans cette ferme –, ils sont tout simplement de mauvais gestionnaires ou, dans le pire des cas, paresseux… ou désorganisés… ou pollueurs.
L’injustice structurelle à l’origine de tous ces échecs est passée sous silence. On oublie souvent que la production d’aliments de qualité est lente et que les méthodes agro-écologiques ne peuvent rivaliser avec l’agriculture intensive et organisée dans une économie de marché capitaliste. Le fait que l’exploitation familiale traditionnelle soit menacée par les consortiums, les multinationales et la spéculation foncière et agricole reste souvent occulté… jusqu’à ce qu’il soit trop tard.
Si une exploitation agroécologique parvient à survivre, c’est souvent grâce à une combinaison de facteurs : heures supplémentaires, gestionnaires très compétents qui repoussent leurs limites et consommateurs capables de payer le prix plus élevée pour les produits artisanales et bio. Mais cela ne résout pas l’injustice structurelle. Les heures supplémentaires et le dépassement de soi des agriculteurs ne peuvent être compensés par le comportement exemplaire d’un groupe de consommateurs si ces derniers restent de simples consommateurs. Il s’agit d’une injustice sociale, et les dépenses individuelles ne peuvent ni ne doivent la corriger. De plus, il existe des familles où des mères ou des pères aux ressources limitées s’inquiètent de la nourriture qu’ils donnent à leurs enfants… Dans ces familles, des enfants affamés restent privés de l’alimentation à laquelle ils ont droit… Une alimentation saine.
Sécurité alimentaire sociale : théorie ou pratique ?
Des cadres théoriques ont été élaborés pour relever ces défis. Par exemple, vous avez peut-être déjà entendu parler de la Sécurité alimentaire sociale (SAS)… Ce concept vise à développer un marché équitable à l’échelle de la société. Équitable pour l’agriculteur, mais aussi équitable puisque chacun contribuerait selon ses moyens à un fonds d’épargne, à partir duquel chacun recevrait ensuite la même somme pour acheter des aliments sains.
Cependant, nous n’avons ni l’envie ni le temps d’attendre la SAS… Et nous craignons également qu’une sécurité alimentaire organisée par l’État ne nuise au caractère militant d’un mouvement social. Nous savons qu’un tel système ne garantirait pas l’accès à une alimentation saine aux personnes sans papiers. Nous savons qu’aucune nourriture supplémentaire ne serait distribuée aux piquets de grève ni aux centres sociaux qui s’opposent au marché du logement, à l’économie de marché libérale ou à une économie de guerre qui anéantit les acquis sociaux.
Nous sommes les agriculteurs…
Et nous n’avons plus de temps. Nous sommes épuisés. Nous sommes les agriculteurs qui avons franchi les barricades, qui avons nourri les affamés, qui rabâchons sans cesse le droit à l’alimentation et le droit de ne pas utiliser de pesticides… Nous sommes les agriculteurs qui luttons pour le droit d’aimer nos oiseaux des champs et de prendre soin de nos troupeaux de vaches de manière à rendre nos sols fertiles et à favoriser la biodiversité.
Nous – les agriculteurs de ce collectif, un groupe de trois voir quatre fermes près de Bruxelles – avons faim… faim de justice sociale. Notre nourriture est précieuse, si précieuse que même les plus démunis doivent en profiter. Si précieuse qu’elle doit enrichir les plus pauvres et contribuer à la mobilité sociale par la lutte pour une société plus juste.
1, 12, 100, 1000… 1,2 million.
Le calcul est complexe, mais d’une simplicité enfantine. Si nous versons 100 euros par mois pendant un an à un groupe de 1 000 personnes, nous aurons 1 200 000 euros par an. Avec cette somme, nous couvrirons le chiffre d’affaires annuel de chacune de nos fermes pour l’année, et vous aurez une quantité impressionnante de nourriture. Vraiment une quantité impressionnante.
Il y aura peut-être un peu trop peu d’œufs et de viande de poulet, car nous transformerons le blé et le maïs en farine, mais il y aura aussi des produits laitiers et de la viande. Des légumes et des pommes de terre. Des fruits et des herbes aromatiques.
Nous produirons probablement plus de que ces 1 000 personnes ne pourront en consommer. Et comme une part importante des citadins progressistes sont (partiellement) végétariens ou végétaliens, il restera probablement de la viande et des produits laitiers à redistribuer. Soudain, un choix alimentaire individuel devient un acte collectif.
Une fois ce système en place, de nombreuses possibilités s’offrent à nous. De nouveaux participants peuvent nous rejoindre, et le système peut ainsi se développer. Davantage d’agriculteurs peuvent s’impliquer, et de nouvelles parcelles de terre peuvent être acquises. Chacun peut contribuer davantage que 100 euros et ainsi offrir un approvisionnement alimentaire complet à d’autres. Les organisations peuvent financer la participation de leurs membres. On peut envisager de nouvelles cultures ou la mise en place d’unités de production supplémentaires pour les produits très demandés, tout en expliquant les limites de cette croissance.
Une prise de décision ascendante – un système politique différent
Chaque année, nous organisons une assemblée pour analyser le fonctionnement de l’année écoulée. Avant cette assemblée, une évaluation est réalisée dans chaque point de distribution afin de recueillir les impressions des participants. Combien de personnes n’ont pas pu payer ? Combien ont payé plus que prévu ? Quels produits auraient dû être inclus ? Quels étaient les surplus ? La distribution s’est-elle déroulée correctement et était-elle bien structurée, ou y a-t-il parfois eu trop d’attente ? Était-elle chaotique, ou chacun a-t-il reçu ce à quoi il avait droit ?
Dans cette approche ascendante, le processus aboutit à une assemblée. Lors de cette assemblée, les équipes des différentes fermes découvrent ce qu’elles peuvent ou doivent faire différemment pour la prochaine saison de culture. De plus, les paysan.ne.s expliquent alors pourquoi, parfois, il n’y a pas d’autre solution… La planète a ses limites, donc nos surfaces cultivées aussi, et nos capacités, notre temps également… Mais il est sans doute important pour vous de ressentir et d’entendre ces limites. Ensemble, nous trouverons peut-être une solution à certaines des limitations que les paysan.ne.s rencontrent elle.eux-mêmes.
Pourquoi ?
Pourquoi voulons-nous cela ? Pourquoi, en tant que paysan.ne.sn, faisons-nous ce pas ? Et pourquoi le feriez-vous vous-mêmes ?
Autonomie, sécurité alimentaire, maîtrise des moyens de production, mais surtout… Parce que nous croyons encore qu’un autre monde est possible. Qu’il faut préparer un autre monde avant la montée des eaux. Avant que l’Europe ne s’effondre sous le poids des guerres à ses frontières. Avant qu’une nouvelle catastrophe humanitaire ne soit provoquée par les armées occidentales ou autres.
Parce que nous croyons que cet autre monde a déjà commencé hier…
Ou il y a 15 ans, quand j’ai décidé de devenir agriculteur
Il y a 30 ans, quand l’une d’entre nous a décidé de reprendre la ferme de sa tante, adolescente et habitant sur place,
Il y a une génération, quand nos parents ont décidé de ne pas grandir comme les autres…
Ou il y a 7 ans, quand l’un de nos agriculteurs permanents actuels a frappé à notre porte, en étant réfugié palestinien, pour un travail saisonnier,
Il y a 9 ans, quand j’ai été inspiré par les aspirations politiques du Rojava,
Il y a 5 ans, quand les Zapatistes ont visité plusieurs de nos fermes.
C’est notre tour.
Maintenant, c’est à nous, les agriculteurs et à vous, là-bas dans cette ville rebelle, d’agir. En ce moment crucial de l’histoire, c’est le devoir des habitant.e.s de ce vieux continent européen, de comprendre que nous ne pourrons nous défaire de notre passé néocolonial qu’en apprenant discrètement des communautés autonomes d’ailleurs. Que nous ne pourrons avancer qu’en reconstruisant ce que nous avons perdu au cours des dernières décennies : des communautés soudées où la nourriture. Peut-être cela est le bien suprême. Une culture où l’agriculture redevient la norme, une palette de couleurs, un pilier de la communauté que nous voulons défendre… De tout notre cœur et de toute notre âme. Avec notre sang, notre sueur et nos larmes. Pour la terre, por el suelo.
Maintenant, c’est à nous d’agir. Face à la guerre et aux contrôles frontaliers impitoyables, nous devons réaliser de l’intérieur ce dont nous rêvons depuis si longtemps : construire une société égalitaire qui n’exploite pas les autres continents, mais qui renforce notre monde. Avec un échantillon représentatif des habitants de votre ville, Bruxelles, nous devons nous libérer. Vous devez oser mettre de côté votre contexte urbain et vos divisions de classe et accepter notre main tendue – celle des agriculteurs et des paysan.ne.s.
Dépassons-nous.
1 an
12 mois
100 euros
1 000 personnes
Des récoltes abondantes et les prémices de l’autonomie.
Venez assister à l’une des assemblées. Dès 2026, nous ouvrirons les inscriptions pour une première année d’autonomie locale… Si tout se déroule comme prévu, nous commencerons à produire nos propres aliments pour nos quartiers en 2027.